Ah non, pas encore ! Je pensais que nous en avions fini avec ce nom ! Je vais devoir tout reprendre depuis le début, n’est-ce pas ? Bon, eh bien, puisque c’est ainsi… Laissez-moi au moins commencer par me présenter. Vous m’appelez « Zygène de la Filipendule » ou « Zygène du Pied-de-poule », mais je suis avant tout un petit papillon des prairies.
En rouge et noir
Je suis un petit papillon noir aux ailes triangulaires ornées de six taches rouges et aux longues antennes recourbées en crochets. On me confond souvent avec mes sœurs, les autres zygènes, dont il peut être difficile de me différencier tant les critères qui nous séparent sont parfois discrets ou précis. Mais faisons au plus simple : je n’arbore ni ceinture, ni collier, ni anneaux autour de mes motifs, ni pointe blanche à mes antennes. Seulement six taches rouges ovales sur chaque aile antérieure. Mes ailes postérieures, que vous verrez rarement, sont rouges et bordées de noir. Ces précisions vous semblent peut-être superflues, mais sachez que nous sommes 40 espèces différentes à butiner les prairies de votre vaste territoire lorsque l’été vient, dont 27 aux ailes noires ponctuées de rouge ! L’une de mes sœurs me ressemble même tellement que vous ne pouvez nous différencier qu’en regardant la pointe de nos antennes, blanches pour elle, et noires pour moi !
Voyez, regardez comme nous nous ressemblons, mes sœurs et moi :

Ces couleurs ont un avantage non négligeable : elles avertissent nos prédateurs que certaines d’entre nous sont vénéneuses, ainsi, ils ne nous mangent pas !
Seules les plantes sont vénéneuses ?
« Pour un animal, on dit venimeux ! » Vous avez souvent dû entendre cette phrase et pourtant, comme d’autres insectes, grenouilles ou même certains oiseaux, je suis vénéneuse. Comprenez par-là que je suis toxique pour les animaux qui essaieraient de me manger. Les plantes dont je me nourris lorsque je vis à l’état de chenille contiennent des toxines que je stocke dans mon corps. Lorsque je me sens menacée, je libère ces toxines (cyanure et alcaloïdes), ce qui me donne un goût désagréable et peut représenter des désagréments pour mon assaillant.
Voilà pourquoi je suis si voyante : mes couleurs signalent à mes prédateurs que je suis piégée, en quelque sorte. Pourtant, je suis l’une des seules de ma famille à être vénéneuse. Les couleurs vives des autres ? Du mimétisme. Du bluff si vous préférez. Et ça fonctionne ! Car nos prédateurs ne savent pas nous différencier. Ils ignorent lesquelles d’entre nous sont savoureuses et lesquelles ont mauvais goût, alors dans le doute, ils nous laissent tranquilles. Oh mais ne vous inquiétez pas, nous ne sommes pas dangereuses pour vous ! Nous sommes seulement désagréables pour ceux qui nous mangent.
Voilà qui est bien utile pour des insectes vivant dans les prairies fleuries, où il peut être difficile de se cacher. D’ailleurs, vous aurez de bonnes chances de m’observer en regardant les fleurs les plus hautes, car j’apprécie particulièrement les centaurées, knauties, séneçons, marguerites… Mes chenilles, quant à elles, se nourrissent principalement de trèfle et de lotier. Ni filipendule, ni pied-de-poule, donc… Vous commencez à comprendre pourquoi j’en ai assez du nom que vous me donnez ? Justement, il est temps d’en parler.

Imbroglio linguistique
Expliquez-moi.
D’abord, vous me classez parmi les « papillons de nuit », pourtant mon mode de vie est diurne (comme celui de nombreux autres « papillons de nuit », d’ailleurs). Ensuite, vous me nommez en référence à des plantes que je ne consomme pas, ou peu. Vous aussi, vous avez du mal à me différencier de mes sœurs ? Je ne peux pas vraiment vous blâmer, mais tout de même, constatez l’ampleur des dégâts ! Vous avez tout mélangé !
Mes chenilles mangent du trèfle, alors je vous aurais volontiers dit de m’appeler « Zygène du Trèfle », mais vous avez déjà donné ce nom à l’une de mes sœurs, qui se nourrit de lotiers. Soit, pourquoi ne pas nommer celle-ci la « Zygène du Lotier » et libérer son nom pour moi ? Car une autre de mes sœurs porte ce nom, et se nourrit de sainfoin et de coronilles ! Et bien sûr, je dois vous parler de la « Zygène de la Coronille » ! Même si, je vous l’accorde, celle-ci se nourrit effectivement de coronilles. Il fallait bien que vous finissiez par viser juste, même par hasard. Certains de vos congénères me préfèrent donc le nom de « Zygène commune », car je suis celle que vous observez le plus souvent : vous pouvez me voir partout sur votre territoire et souvent en plus grand nombre que mes sœurs, mais ce nom ne fait pas encore l’unanimité parmi vous. J’ai l’impression que vous mettre d’accord entre vous n’est pas chose aisée. Peut-être devriez-vous vous inspirer de nous ?

Bon, les bipèdes, votre compagnie m’était fort agréable, mais cette Knautie ne va pas se butiner toute seule ! Vous devriez aller lui parler d’ailleurs, je suis sûre qu’elle aurait beaucoup de choses à vous raconter, elle aussi.
Allez, à la prochaine les humains ! Pensez à nous dire bonjour, la prochaine fois !

Les idées à retenir pour briller à la pause-café
Cycle de vie : Comme tous les papillons, les zygènes passent par plusieurs stades de vie avant d’atteindre leur forme adulte : œuf, larve, chrysalide. Elles passent l’hiver sous forme de chenille avant de reprendre leur croissance au printemps.
Aposématisme : L’aposématisme est le nom donné à la particularité de certains être vivants toxiques d’arborer des couleurs vives et voyantes, clairement identifiables par les prédateurs. Ce phénomène est fréquent chez les amphibiens et les insectes, mais existe aussi chez les reptiles, les oiseaux, les mollusques… et même chez certains mammifères.
Mimétisme : De nombreuses espèces ressemblent à s’y méprendre à des espèces toxiques, sans l’être elles-mêmes. Cette stratégie de défense, appelée mimétisme batésien, revient pour l’organisme à « profiter » de la toxicité d’une ou plusieurs espèces voisines pour dissuader les prédateurs de les consommer. Ce phénomène est aussi appelé pseudaposématisme.Noms vernaculaires : Pour de nombreuses espèces, notamment pour la flore et les insectes, les noms vernaculaires (« noms communs ») ne sont pas formels et peuvent être source de confusion entre plusieurs espèces proches, notamment parmi les insectes et les plantes. C’est pourquoi les spécialistes utilisent préférentiellement les noms scientifiques.
Vous souhaitez en savoir plus :
- La fiche espèce de l’association Oreina : Oreina – Zygène de la filipendule
- L’atlas provisoire des Zygènes de Bretagne : VivArmor Nature – Atlas
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